10.08.2008
Qui croire ?
Qui Croire ?
Voila une question qui n'a pas échappé aux tendanceurs, comme le montre la sortie de cet intéressant petit essai. A vrai dire, c'est une question structurante dans la société actuelle.
Il y a tout d’abord ce qu’on connaît bien, les théories du complot en tout genre, nourries pas le climat de menace accru par le 11 septembre : peur du terrorisme ou des sectes, engouement pour les sociétés secrètes (Da Vinci Code), impression que le monde est mené par quelques "Puissants" (groupe Bildeberg, Trilatérale), accroissement de l'antisémitisme (résurgence de ce faux document qui a fait tant de mal, le protocole des sages de Sion), idée que certains Etats manipulent les faits (avec le fantasme d'un 11 septembre manipulé, diffusé en France par Thierry Meyssan et repris par l'actrice Marion Cotillard).
A vrai dire, si ces théories du complot sont farfelues et exagérées, elles n’en sont pas moins révélatrices de l’époque. Beaucoup d’auteurs ont écrit sur le sujet, depuis l’idée d’une société parano avec Véronique Campion-Vincent jusqu’à « La Foire aux illuminés » de Pierre-André Taguieff. Société parano car très focalisée sur le risque : plus fluide car moins « traditionnelle » donc plus incontrôlable (Zygmunt Bauman) ; manipulant des technologies « iatrogènes », à fort impact sur l’environnement (Ulrich Beck). Société parano car ouverte à la diversité, à la mobilité, à la rencontre de l’étranger-qui-fait-peur. Société parano car surinformée – et finalement mal informée, car chacun s’aperçoit des possibles manipulations de l’information et de l’incapacité des journalistes à comprendre et approfondir l’information : à ce titre, lire l’excellent « Les falsificateurs », d’Antoine Bello, roman palpitant qui raconte l’histoire d’une organisation qui falsifie la « vérité » historique pour peser sur les mentalités. On se souvient aussi de Baudrillard et de ses analyses sur le virtuel.
Bref, nous avons là une société surinformée, et l’on ne connaît pas la qualité de l’information : après les faux charniers de Timisoara, la mise en place d’histoires mobilisatrices pour les deux guerres du Golfe (que l’on soit favorable ou pas à ces guerres, il reste indéniable que les deux ont été facilitées par des campagnes d’opinion), la santé de F. Mitterrand, qui croire ? Nous sommes devenus cyniques, comme le souligne Sloterdijk dans sa « Critique de la raison cynique » : nous ne croyons plus vraiment ce qu’ « on » nous raconte. Ou plutôt, preuve que l’information n’est pas complètement mauvaise, l’expérience nous a montré après coup qu’ « on » nous a déjà menti : Timisoara était une manipulation.
Le drame, c’est que nous sommes dans une société ou le savoir est la norme : nous croyons que l’on peut savoir, nous refusons de ne pas savoir. Qu’un accident ait lieu et nous voulons savoir qui est le coupable. Nous voulons savoir s’il y aura réchauffement climatique dans 100 ans. Nous voulons savoir si les OGM sont mauvais ou bons pour l’organisme. Or, évidemment, il y a un certain nombre de questions que la science ne peut pas trancher (car elle manque de recul, de données, de théories efficaces, d’expérimentations, etc.) : nous ne savons pas aujourd’hui si les OGM sont dangereux ou pas. Nous ne savons pas si les énergies propres sont propres ; en tout cas, les écologistes en débattent, car certains critiquent les éoliennes, d’autres les biocarburants, d’autres le solaire...
Mieux, il y a un certain nombre de questions qui ne peuvent se trancher avec la science. Ce sont les questions qui relèvent du choix politique, de la façon dont on conçoit le vivre ensemble. Par exemple, choisir entre la lutte contre le réchauffement climatique et la lutte contre la misère dans les pays en développement (faim, soif, assainissement, paludisme, sida…) est un choix politique : si nos ressources sont limitées, si nous ne pouvons pas mettre assez de budget pour courir ces deux lièvres, lequel choisir ? Il semble que le choix collectif soit aujourd’hui de mettre les moyens sur le réchauffement climatique ; on sait aujourd’hui que les objectifs du millénaire vont être difficiles à atteindre dans plusieurs zones du monde. Pourquoi ce choix est possible ? Parce qu’il n’y a pas ici de vérité, mais un choix de valeur. Les grands philosophes politiques actuels réfléchissent à la façon dont ces choix se font, et notamment comment les vérités qui les fondent se construisent : Rawls et son voile d’ignorance, Habermas et sa théorie de la raison… Le vieux Platon, qui pensait qu’il fallait un philosophe pour identifier les Idées et conduire la cité en harmonie avec ces Idées (le Bien, le Beau, le Juste…), est un peu bousculé : il n’y a plus d’Idées à priori, il faut les construire par le dialogue.
La question que posent Habermas ou Rawls, mais aussi Fishkin (la « deliberative democracy », une société ou les citoyens participent, mais dans le cadre d’un processus dans lequel ils sont informés par de nombreux experts et ils peuvent débattre ensemble de façon équilibrée) est simple : comment organiser l’information et la prise de parole pour que nos démocraties relèvent cet enjeu du « qui croire » ?
Ce qui nous ramène à la question : qui est ce « on », dont nous parlions plus haut, ce « on » qui manipule ? La réponse dans l’air du temps est de penser aux entreprises ou aux dirigeants politiques. Pourtant, toutes les parties prenantes à un débat adoptent des stratégies de communication, produisent des experts, donnent leur vision du réel. Les membres de la « société civile » sont tout aussi habiles que les entreprises au jeu de la communication. Le champ de l’information est un champ de bataille sur lequel s’affrontent les arguments de toutes les parties en présence. Sur un certain nombre de sujets, personne n’a de certitudes, car il n’y a pas de données pour trancher : chacun avance alors ses arguments les plus crédibles et les plus légitimes. Si bien que l’expert, s’il est sincère, s’il refuse de sombrer dans des a priori, doit bien avouer à un moment son incertitude (en dernier ressort, comme le montre Dupuy dans « Pour un catastophisme éclairé », les conséquences de la catastrophe sont difficilement modélisables : on voit mal comment chiffrer les conséquences d’un changement irréversible du climat, par exemple).
Mais quelle est la nouveauté ici ? Les lecteurs de Platon ont entendu les critiques de Socrate à l’égard des sophistes : ils flattent la foule, savent les manipuler avec de belles formules, savent utiliser la rhétorique, etc. La nouveauté est peut-être seulement que l’on cherche aujourd’hui à annexer la science dans les combats d’arguments. Alors qu’une métaphore, un beau récit, un appel aux valeurs a pu convaincre, il faut aujourd’hui produire des chiffres, des modèles, des statistiques, pour espérer être entendu. On demande à la méthode scientifique plus que ce qu’elle peut proposer. C’est une erreur, due à notre vision de la science (qui, bien que critiquée aujourd’hui, reste encore idéalisée), mais c’est peut-être aussi un aiguillon pour les chercheurs à continuer à se poser des questions.
Alors finalement, qui croire ? Cette question échappe à la politique. Que l’on puisse se la poser montre assez bien qu’il n’existe plus d’autorité crédible pour dire la vérité (nie Eglise, ni Etat, ni scientifique), car celle-ci n’est peut-être pas à notre portée. (Cela, on le sait depuis le vieux Kant).
12:37 Lien permanent | Commentaires (0) | Envoyer cette note | Tags : tendances, trends, complot, rumeur
01.06.2008
Acte manqué
21:24 Lien permanent | Commentaires (0) | Envoyer cette note | Tags : zidane, coup de tête, publicité, generali
10.04.2008
Les Français préfèrent le confort à l'écologie
Pendant la récente campagne des municipales, nous avons été abreuvés d'engagements lénifiants, la main sur le coeur, en faveur du développement durable et de l'écologie. De nombreux termes relatifs à l’écologie ont été forgés et utilisés par les élus, l’administration et les citoyens : « éco-citoyen », « écorégion », « écocités », « écopolis » (proposées dans le rapport Attali), « éco-territoires », « écotaxes », « fiscalité écologique », « éco-gestion », « écologiquement correct », « collectivités éco-responsables », « ecogite », etc. On savait déjà que les Français préféraient l'économie au développement durable, manifestant une évidente préférence pour le temps présent, un arbitrage en faveur d'un présent certain contre un futur difficile à connaître... On comprend tout le travail actuel du ministère de l'écologie, dans le cadre du Grenelle de l'environnement, pour fixer un "prix écologique" : inciter les Français à consommer "écologique" par des différences de prix.
Par exemple, les amateurs de café peuvent croiser, au détour des vidéos Dailymotion ou Youtube, des vidéos pour leur expliquer comment recycler les capsules Nespresso. Tout ceci paraît écologique : le bobo est rassuré ; il ne polluera plus. Mais quelle est la part de la recherche d'économie dans ce type de recyclage ? Comme le dit l'auteur du site Homepresso, "qui n'en a jamais eu marre de payer 0,31€ pour un café certes bon, mais ayant toujours le même goût ?" Faire ses capsules de café soi-même : quel courage ! (La vieille cafetière n'était pas si mal, après tout) La leçon ici, c'est que malgré tout la plupart des consommateurs de Nespresso vont tranquillement acheter leurs capsules (on voit les queues quand on passe devant les boutiques !). Bref, le comportement de recyclage est pratiqué par des écologistes très engagés ou par des économes patentés ! Les consommateurs préfèrent davantage de confort, du statut social, le plaisir de se sentir comme George Clooney, etc. C'est cette conclusion que tire l'enquête du Credoc, car sa nouveauté est de montrer ce dont on se doutait : les Français préfèrent leur confort au développement durable. "Les comportements concernant le chauffage établissent clairement que la recherche du confort l'emporte sur le souci de l'économie financière : la température moyenne des logements est passée de 19 à 21 degrés entre 1986 et 2003".
Air du temps oblige, nous sommes invités à culpabiliser, car le CREDOC note que les incitations en faveur des économies d'énergie à destination des entreprises ont fonctionnées. Les (méchantes) entreprises sont exemplaires ? Oui, mais ce que veut nous dire le Credoc, c'est que les particuliers ne fonctionnent moins avec une logique de rationalisation des coûts que les entreprises. En ce qui concerne l'écologie, les ménages sont moins des "homo oeconomicus" que les entreprises. On ne peut s'adresser à eux avec de seules incitations financières. (c'est peut-être aussi le cas pour les entreprises ; après tout, ce ne sont que des groupes d'hommes, mais elles paraissent plus sensibles aux incitations économiques dans ce cas).
La morale de l'histoire dépend des convictions idéologiques de chacun. Jugement moral : les Français sont-ils des montres égoïstes qui préfèrent leur petit confort au détriment des générations futures ? Jugement techno : Sont-ils mal incités ? Jugement moral : nos Vercingétorix ne sont-ils pas dégoûtés par tout ce "dressage" quasi foucaldien de l'Etat et des "petits maîtres" (du mot d'Alain Minc, qui critique les minorités bruyantes et bien pensantes) ? Jugement techno : les machines à disposition (ampoules, matériel informatique, chauffage) sont-ils mal calibrés ? En tant qu'observateur de l'air du temps, je me garderai bien de répondre...
22:25 Lien permanent | Commentaires (0) | Envoyer cette note | Tags : éco, écologie, prix, credoc, grenelle, consommation, développement durable











